L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas

Avant chaque rentrée littéraire, on guette durant l’été la manière dont se met en place l’unanimité des critiques littéraires autour d’un livre. Avec son titre, L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas suscite d’emblée la curiosité. Il a également le mérite d’appartenir à la catégorie des premiers romans.

L'Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

Suspicieux, je me suis résolu à lire ce livre en ayant compris qu’il parlait plus ou moins de la rencontre d’un Indien avec l’Europe. Un an après la parution de mon livre Adelma consacré à l’Inde et quelques critiques littéraires plus tard, je suis régulièrement sollicité par des auteurs et des maisons d’édition pour parler de livres tournés vers l’Asie. Je me refuse à écrire sur des ouvrages qui ne suscitent rien en moi.

Sur ce point, j’avais été échaudé par la lecture de Nââândé !? : Les tribulations d’une japonaise à Paris. Eriko Nakamura, japonaise mariée à un Français, y évoque dix années de vie à Paris, avec des thèmes aussi attendus que la propreté ou la ponctualité. Surtout, tout est écrit au premier degré. Même le Guide du protocole et des usages de Jacques Gandouin est plus drôle, c’est dire. Et au moins, vous pouvez apprendre comment placer à une même table un maire, un évêque et un préfet. Ce qui arrive plus souvent qu’on ne le croit dans le monde réel.

Romain Puértolas réussit à écrire un conte humoristique en partant de l’histoire d’un fakir du Rajasthan, Ajatashatru Lavash Patel (à prononcer d’après l’auteur, «j’arrache ta charrue» ou «achète un chat roux»). En arrivant à Roissy, il demande au chauffeur de taxi de prendre la direction du magasin IKEA situé à Thiais dans le Val-de-Marne. Tous les habitants de son village se sont en effet cotisés afin qu’il puisse aller au IKEA le plus proche du Rajasthan acheter un nouveau lit à clous.

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La libéralisation du secteur indien de la distribution au détail comme thème sous-jacent

Romain Puértolas trouve une explication pleine de finesse pour justifier que l’on puisse connaître IKEA dans un village reculé du Rajasthan. IKEA est en effet devenu ces dernières années l’un des groupes les plus actifs pour dénoncer le protectionnisme du secteur de la distribution au détail en Inde :

« En 2009, Ikea avait renoncé à l’idée d’ouvrir ses premiers magasins en Inde, la loi locale imposant aux dirigeants suédois de partager la gérance de leurs établissements avec des directeurs de nationalité indienne, actionnaires majoritaires de surcroît, ce qui avait fait bondir le géant nordique. Il ne partagerait le pactole avec personne et encore moins avec des charmeurs de serpents moustachus adeptes de comédies musicales kitsch ».

Craignant la fronde des petits commerçants, le gouvernement indien a maintes fois tergiversé sur la question. Il a finalement autorisé en 2011 les distributeurs monomarques à détenir la totalité du capital de leurs filiales locales.

Comme les groupes de distributions français, IKEA a cherché à mettre en place des actions humanitaires en Inde, notamment avec l’Unicef pour lutter contre le travail et l’esclavagisme des enfants. Romain Puértolas explique que c’est ainsi que son héros a connu IKEA :

« Le projet, qui impliquait cinq cents villages du nord de l’Inde, avait permis la construction de plusieurs centres de santé, de nutrition et d’éducation dans toute la région. C’est dans une de ces écoles qu’Ajatashatru avait atterri après avoir été viré, avec pertes et fracas, et dès sa première semaine de travail, de la cour du maharaja Lhegro Singh Lhe (prononcez Le gros cinglé) où il venait d’être embauché comme fakir-bouffon. Il avait eu le malheur de voler un morceau de pain au sésame, du beurre sans cholestérol et deux grappes de raisin bio. En définitive, il avait eu le malheur d’avoir faim. »

C’est seulement au début du mois dernier que le groupe IKEA a été autorisé à ouvrir 25 magasins en Inde. Il ne prévoit pas de le faire avant quatre ou cinq ans, même s’il a déjà annoncé viser les quatre Etats les plus riches du pays pour ses premières implantations.

Entre-temps, de nouvelles surprises attendaient IKEA. L’administration indienne a ainsi refusé qu’il puisse vendre autre chose que des meubles et de la décoration. La moitié des références du groupe ne sera donc pas vendu en Inde. Un dernier conflit a porté sur la présence ou non de cafétérias dans les magasins du groupe. L’administration indienne a fini par accepter cette idée.

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La cafétéria IKEA « peut parfois donner plus de résultats que trois ans d’abonnement à Meetic »

La cafétéria IKEA est précisément au cœur de l’intrigue. Après une bousculade provoquée sciemment par le fakir pour se faire offrir un repas, une cliente, Marie, invite Ajatashatru à déjeuner. La rencontre entre l’Indien et la Française tourne à la séduction.

Puértolas montre de manière drôle les clichés de part et d’autre. Marie essaye de vendre la visite de la tour Eiffel à Ajatashatru :

« Beaucoup de vos compatriotes y travaillent. Peut-être y auriez-vous rencontré un parent ? Ils vendent des tours Eiffel. »

Si elle avait lu le guide L’Inde à Paris, Marie saurait qu’il s’agit davantage de Pakistanais et de Bangladais que d’Indiens. Les Indiens continuent de jouir d’une grande méconnaissance. Dans un très bel entretien accordé au Monde du 8 et 9 septembre 2013, l’historien indien Sanjay Subrahmanyam rappelle qu’à Oxford il s’est fait cracher au visage et traité de « salopard d’imam », alors qu’il marchait avec sa femme (américaine). On l’a aussi pris pour un habitant de Goa au Portugal ou pour quelqu’un originaire de Pondichéry en France :

« Une personne comme moi, originaire du sous-continent indien, passe un peu inaperçue en France, et n’est pas stéréotypée à la manière d’autres types d’étrangers. Cela a des avantages, mais cela engendre aussi des confusions ».

Après tout, avoir IKEA pour destination quand on vient pour la première fois à Paris n’est pas plus saugrenu que de vouloir à tout prix passer une journée à Disneyland Paris comme c’est le désir de la plupart des touristes indiens.

L’horizon du chauffeur de taxi arnaqué par le fakir est tout aussi limité vis-à-vis de l’Inde. Il réduit toute altérité aux émissions de télévision, au moment où il comprend que l’Indien s’est joué de lui :

« Quoique…, se dit Gustave, qui ne manquait jamais un épisode de Pékin Express et de J’irai dormir chez vous. Avec ce genre de personnage, on n’est sûr de rien. »

Le lit à clous n’est pas disponible immédiatement. Le fakir choisit donc d’attendre le lendemain matin la livraison en restant dans le magasin la nuit. Ayant peur d’être surpris par les gardiens, il trouve refuge dans une armoire. Hélas pour lui, tous les meubles d’exposition sont retirés et emmenés dans la nuit à destination de l’Angleterre. Il se retrouve dans un camion à discuter à travers la paroi de l’armoire avec des réfugiés soudanais qui tentent de gagner la Grande-Bretagne.

On voit bien à l’arrivée dans ce pays combien le ton change vis-à-vis du héros, désormais accusé d’avoir voulu pénétrer illégalement le territoire britannique. Un policier d’origine pakistanaise n’a que mépris pour lui.

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« Le monde est un mouchoir de poche en soie indienne »

Le reste du livre est une course-poursuite entre le fakir et le chauffeur de taxi, à travers la Grande-Bretagne, Barcelone, Rome et la Libye. On regrette un peu le discours moraliste qui semble sous-tendre le conte, notamment sur les questions liées à l’immigration. Le renvoi dans le premier pays d’entrée dans l’espace Schengen pour les immigrants illégaux aboutit à des situations absurdes dénoncées ici. La partie davantage « people » avec la rencontre de l’actrice Sophie Morceaux est encore plus ennuyeuse.

Derrière la drôlerie des rebondissements, l’écriture devient également répétitive et on se lasse un peu une fois habitué au style d’humour de l’auteur (notamment le détournement systématique des noms indiens, façon Astérix chez les Bretons). L’Inde est réduite à quelques clichés au travers de l’évocation du Rajasthan si cher aux touristes français, de Bollywood et des curiosités locales comme les fakirs. Néanmoins, le livre est suffisamment court et distrayant pour mériter le voyage.

L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas, Le Dilettante, 19€.