Les rappeurs français et l’Asie par Gabriel

Longtemps, les rappeurs français ont bâti leur imaginaire musical en référence aux États-Unis, berceau de la culture hip-hop. Les inspirations tirées de la culture américaine restent omniprésentes à l’heure actuelle. Mais, peu à peu, l’Asie se fait une place dans les univers musicaux et les textes de rap. Avec l’aide de la communauté du site Booska-p, Gabriel nous propose quelques exemples du rapport des rappeurs français à l’Asie (Attention : Explicit lyrics).

iam-new-clip-benkei (1)

  • Faire de belles images pour les clips

La Thaïlande est une destination touristique très à la mode chez les Français. L’émission d’aventure Koh Lanta a popularisé certains paysages. Il était logique de retrouver ces images dans les clips musicaux. Booba en donne une illustration avec Maître Yoda.


La plupart du temps, les textes des chansons mises en images ne contiennent pas de référence à l’Asie. Dans cette catégorie, on trouve également Le Souffle d’Ali, tourné au Japon (signalé par Rayleigh), et Marginal du 113, à Bangkok, en Thaïlande.

  • Evoquer l’imaginaire de son enfance et adolescence

Les années 80 et 90 ont été marquées par les dessins animés et jeux vidéo japonais. Plus tard, ce sont les mangas qui ont conquis un large public. Beaucoup de rappeurs font référence à des personnages issus de cet imaginaire. Arrivé en provenance des Comores à l’âge de sept ans, Rohff dit avoir appris le français en regardant les séries japonaises X-Or et Cobra. Il cite aussi Nicky Larson et DBZ.

Comme le remarque Enerve, Lunatic utilise un sample de la musique originale du dessin animé Ken le survivant dans Avertisseurs. Booba prend un autre sample de la série pour Izi Life et fait régulièrement allusion à l’univers des mangas dans ses textes. Le titre du premier album de Sexion d’assaut, L’École des points vitaux, est aussi un hommage à Ken le survivant.

Le nom de scène d’Orelsan est une référence directe à la culture nipponne : on ajoute le suffixe « San » par cordialité lorsque l’on s’adresse à quelqu’un, comme le signale Nnekaddict. Son premier clip, Ramen, donne le ton : « Le style de San Ku Kaï avec la puissance de Gundam/J’ai grandi avec Van Damme, les jouets Bandaï, Slash, Ken/Comment voulais-tu que j’devienne fréquentable ? ». Dans Courez, courez, il fait référence aux mangas de la série Hunter x Hunter. Il renvoie aussi dans ses textes à One Piece et DBZ.


Pour MilkFeel, Ol’Kainry et Maitre Gims mentionnent également dans leurs textes les séries One Piece et Naruto. Dans Au max 2.0, Ol’Kainry rappe : « Tortue Géniale et Jiraya sont mes idoles ». Dans La Faucheuse, on trouve : « Le démon m’a dit : ne sois pas si pressé tu vas les die/Fais les bye en scred ou cagoulé comme Kakashi Senseï. »


Gims a pour gimmick Meugiwarano. C’est un jeu de mots avec le verlan de Gims : meugui et “Mugiwara no Luffy” qui est le héros du manga One Piece. Gims est enfin un amateur de jeux vidéo de combat. Toujours dans le label Wati B, on notera que le nom du groupe The Shin Sekaï (nouveau monde en japonais) est aussi tiré de l’univers du manga One Piece.

  • Utiliser l’univers des comédies romantiques Bollywood

Rohff a toujours chanté des valeurs familiales conservatrices, reconnaissant que son idéal est éloigné de la vie qu’il mène. Il n’hésite pas à l’illustrer grâce à Bollywood, où beaucoup de comédies se nourrissent des décalages entre tradition et modernité. Comme le remarque MilkFeel, Rohff cite une célèbre scène de Devdas en disant « Les tournesols s’ouvrent au soleil, les fleuves se jettent dans la mer » dans Le son qui tue.

Il rappe également sur une instru Bollywood dans Bollywood Style, parodiant dans son texte les scènes d’amour des comédies indiennes : « J’cours après toi dans un champ de tournesols », « sous une pluie de pétales », etc.

En feat avec Indila sur Thug Mariage, Rohff déplace l’univers Bollywood à Dubaï, avec un clip rempli de voitures de luxe, à la manière des superproductions Bollywood tournées à l’étranger.

D’origine Algérienne, Indila a fait des feats indianisants avec de nombreux rappeurs français, à commencer par TLF, sur Criminel. Indila cite la chanteuse indienne Lata Mangeshkar, voix légendaire des films Bollywood, comme une influence. Le groupe Sniper s’est aussi essayé à un son Bollywood style, sans grand rapport avec l’Inde au-delà de l’instru, tout comme Kalsha et Vincenzo. Leeroy a sorti un projet intitulé Bollywood Trip. La jeune rappeuse Sianna a tourné son freestyle Djingaling dans le quartier indien à Paris (passage Brady).

  • Décrire les problèmes de société en Asie

Signalé par NovusR, Orelsan en fait beaucoup avec La petite marchande de porte-clefs. Il parle de la politique de l’enfant unique en Chine, de la vente d’enfants à l’adoption, du travail des enfants, des camps de travail, de l’exode rural, etc. Le refrain est une comptine chinoise : « Li Yang n’est plus la même, elle ne comprend pas pourquoi l’amour de ceux qui l’aimaient hier a disparu depuis qu’elle a quitté sa province ».

De manière anecdotique, Booba fait référence au « rat de Pékin » sur Pirates, sans que l’on puisse savoir s’il parle au sens propre ou au sens figuré. Des milliers de travailleurs migrants vivent en effet à Pékin sous terre, ils sont appelés la tribu des rats.

  • Rêver d’expatriation et de vie facile

Le jeune rappeur Joke a sorti deux projets, Kyoto et Tokyo. Il dit vouloir s’installer au Japon, rêve d’y exporter sa musique. Il a pu s’y rendre en avril 2013, notamment pour tourner le clip d’un de ses titres, qui fait référence à l’aéroport de Tokyo Narita. Il parle également du quartier Harajuku, où beaucoup de jeunes japonais et japonaises se baladent le week-end, notamment des amateurs de Cosplay.

Il est temps d’évoquer Seth Gueko, tombé amoureux de la Thaïlande, de la vie nocturne de Bangkok et des plages. Le rappeur partage désormais sa vie entre la France et l’île de Phuket. Le regard de Seth Gueko est acide, mais non dénué d’humour. Ses textes très violents évoquent la « Thaïlande du vice » : prostitution, violence et drogue. Seth Gueko a tourné plusieurs clips mettant en scène cette vie : Sexationnel, Bad Cowboy, Patong City Gang et Farang Seth.

Les connaisseurs diront que le premier rappeur français à avoir mis en avant la Thaïlande est Jason Voriz. Expatrié depuis de longues années là-bas, il parle couramment le thaï et n’hésite pas à l’utiliser dans ses textes. S’il décrit le milieu de la nuit en Thaïlande, Jason Voriz porte un regard très réfléchi sur l’Asie, notamment en décrivant son rapport à la population locale en termes de respect mutuel. Il envisage d’autres aspects de la culture thaïlandaise, bien au-delà des clichés. Pour le reste, Voriz se distingue par un swag « Je danse le Mia » et une utilisation assez aléatoire du vocoder. Voriz est ami avec Seth Gueko.

Enfin, on notera que Booba dispose depuis peu d’une boutique pour sa marque Ünkut à Honk Kong (merci à Enerve).

  • S’inspirer de l’histoire et de la culture

Comme Shlaggoss le rappelle, IAM excelle dans le genre. Le groupe a régulièrement utilisé des instrus/thèmes « asiatiques » : Le dragon sommeilleLe secret des micros violents, Le dernier empereur, Mental de Viêt-Cong.


La pochette du dernier album d’IAM, Arts Martiens, est une référence au Japon. Pour décrire leur amitié, Shurik’n et Akhenaton se comparent à deux des plus grands samouraïs du Japon médiéval : Benkei et Minamoto. Pour Chef-Rabo de Rapgenius, ces deux samouraïs ont commencé par se combattre avant de s’unir pour une cause commune et de finir meilleurs amis.

En bonus : Rohff – La légende du petit dragon, interlude où il rappe avec un accent chinois (merci à MilkFeel).

Vous pouvez retrouver l’ensemble des sons et clips évoqués sur la playlist de notre chaîne Youtube.